London

Patrick Keiller

13 août 2003

Angleterre - couleur - 1993 - 84 min.

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Entre le 11 janvier et le 9 décembre 1992, le Narrateur (Paul Scofield) et Robinson, son ancien amant, font trois pèlerinages à travers Londres, parcourant son passé idyllique et son présent postmoderne.

À propos du filmLa presse françaiseLa presse anglaiseTitle 2
“Robinson vit comme les gens vivaient, paraît-il, dans les villes d’Union soviétique. Il a un salaire modeste, mais il met presque tout de côté. Il n’est pas pauvre parce qu’il manque d’argent, mais parce que tout ce dont il a envie est impossible à obtenir. Il vit de ce qu’il gagne en un ou deux jours par semaine comme enseignant à l’Ecole d’Architecture et des Beaux-Arts de l’université de Barking. Comme beaucoup d’autodidactes, il a parfois des conceptions erronées, mais comme personne ne contrôle ce qu’il fait, il ne risque pas grand-chose. Sauf pour son travail, Robinson ne sort presque jamais de chez lui, si ce n’est pour aller au supermarché. Quand il se rendait chez des amis, à l’étranger, il se comportait tout autrement. Il adorait flâner et stupéfiait ses hôtes par sa vitalité et sa générosité, mais depuis des années, il ne bouge plus d’ici, et s’est attaqué à ce qu’il appelle le problème de Londres.” Pince-sans-rire et polémique, le film est le récit du déclin de la capitale sous l’administration des Conservateurs jamais à court d’idées quand il s’agit de “contrer la volonté tenace des londoniens de jouir de la vie citadine.”

“London” est un film sur le déclin d’une ville, sur ses causes culturelles et politiques. La forme est celle d’un journal imaginaire de l’année 1992, l’année qui vit la réélection surprise de l’infortuné John Major en tant que Premier ministre, la reprise des attentats de l’IRA en Grande-Bretagne, la chute de la maison Windsor, la dévaluation ratée de la livre et son retrait soudain du SME, ainsi que divers autres scandales, faillites…

Le narrateur du film est le compagnon, le chroniqueur (et ancien amant) de Robinson, personnage solitaire qui l’a rappelé d’un long exil pour l’assister dans ses recherches sur le problème de Londres, qui est l’oeuvre de sa vie.

Robinson aimerait que son enquête donne à Londres (et à lui-même par la même occasion), une place dans la culture moderniste.

“Robinson m’a expliqué en quoi consistait son entreprise et m’a emmené sur des sites qu’il étudiait.”

“Le romantisme, a écrit Baudelaire, ‘ne se situe précisément ni dans le choix des sujets, ni dans l’exacte vérité, mais dans un état d’esprit.’ Pour Robinson, l’essence de la vie romantique est la Faculté à sortir de soi-même, de se voir comme de l’extérieur, de se voir, en somme, comme dans un roman.”

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“Robinson habite Vauxhall, un quartier bien connu pour ses liens avec Sherlock Holmes.”

Robinson voudrait se métamorphoser en flâneur surréaliste, comme l’Aragon du “Paysan de Paris”, mais le problème de Londres, principal de ses défauts parmi tant d’autres, ne le lui permettra pas. Il n’y a ni vie de café, ni vie publique. Londres est la ville de la solitude, des secrets, de l’absence. Il refuse d’accepter cela.

Après un pèlerinage aux sources du Romantisme anglais, Robinson et le narrateur partent pour une première excursion le long de la Tamise. Robinson évoque le Londres de 1872, celui de Rimbaud et Verlaine en exil.

Il tente de redonner à Londres la tradition moderniste qu’elle a perdue.

“Je commençais à comprendre la méthode de Robinson, basée sur l’idée que la culture anglaise avait été irrémédiablement dénaturée par la réaction des Anglais face à la Révolution française. Ses recherches sur Sterne et d’autres écrivains anglais du XVIII° siècle et sur des poètes français postérieurs à Baudelaire étaient une tentative pour reconstruire sa ville, comme si le XIX° siècle n’avait jamais existé.”

“Ce sera forcément un échec : en 1800, Londres comptait 850.000 habitants ; en 1900, elle en avait 6,5 millions et c’était plus grande ville du monde.”

La deuxième excursion est dédiée au même thème. Ils croisent notamment la maison d’Annie Pleyden, la maîtresse peu enthousiaste d’Apollinaire, ou London Bridge, site de la ville romaine, centre historique perdu de Londres, vide civique depuis plus de 150 ans abandonné aux mains des marchés de la finance internationale.

A Stoke Newington Ils ne trouvent pas de monument à Edgar Allan Poe, mais découvrent que son école était en face de la maison dans laquelle Daniel Defoe écrivit “Robinson Crusoé”, roman le plus parfait sur le naufrage et la solitude. Assistant au carnaval de Notting Hill Gate, Robinson réalise que Londres, qui est pour lui “la moins accueillante et la plus réactionnaire de toutes les villes”, est le lieu du plus grand festival de rue de toute l’Europe.

En Septembre, alors qu’ils passent la nuit dans la suite de Monet au Savoy surplombant la Tamise, Robinson lit les mémoires d’Alexandre Herzen (qui sont à l’origine du film). C’est l’heure de pointe et les trains quittent Charing Cross. Herzen est un socialiste russe exilé qui est arrivé à Londres en 1852.

“Il n’y a pas de ville au monde permettant mieux que Londres à l’homme de se passer d’autrui et de s’accoutumer à la solitude. Le mode de vie, les distances, le climat, la densité même de la population dans laquelle on se fond, tout cela, plus l’absence de diversions continentales, y contribue. Celui qui sait vivre seul n’a rien à redouter de l’ennui de Londres. La vie ici, de même que l’air, ne convient pas aux faibles, ceux qui cherchent un appui extérieur, à ceux qui ont besoin de chaleur, de sympathie, d’attention. Ici, les poumons du mental doivent être aussi solides que ceux dont la tâche est de séparer l’oxygène du brouillard enfumé. Les masses trouvent le salut dans leur lutte pour se nourrir, les commerçants dans leur obsession du gain, et tous dans l’agitation des affaires. Mais les natures romantiques et nerveuses, qui aiment la compagnie, la nonchalance intellectuelle et les épanchements de sentiments, s’y ennuient à mourir et sombrent dans le désespoir. A errer seul dans Londres, il m’est arrivé beaucoup de choses. Le soir, quand mon fils était couché, je sortais souvent me promener. J’allais rarement voir quelqu’un, je lisais et contemplais cette race étrangère dans les tavernes, et je m’attardais sur les ponts de la Tamise. Je m’asseyais pour regarder et mon esprit s’apaisait un peu. Ainsi je finis par aimer cette effrayante fourmilière, où, chaque nuit, tant d’êtres ne savent où poser leur tête, et où la police trouve femmes et enfants morts de faim près d’hôtels où on ne peut manger pour moins de deux livres.”

Aux abords de la cathédrale St. Paul, Robinson prédit le déclin de la City, dont l’affaiblissement sur le plan international est de plus en plus évident. Il a dans l’idée de revendiquer ce quartier comme coeur du bohémianisme de masse d’aujourd’hui, comme l’ont été en leur temps les docks et les marchés. Puis, réalisant à quel point ces occupations ont été éphémères, il décide de s’embarquer pour une troisième excursion dans la grande banlieue, à la recherche de nouvelles créativités artistiques et d’une vie multiculturelle.

Après les manifestations politiques monstres qui ont suivi l’annonce par le gouvernement conservateur d’un plan de fermeture de mines en octobre, Robinson et le narrateur se retrouvent au cours d’une promenade près des pistes de l’aéroport d’Heathrow, puis reviennent dans le centre. Robinson déclame ses conclusions alors que le narrateur réalise que le flux par lequel se vide l’espace urbain de leur proche voisinage n’a jamais cessé depuis son retour à Londres.

“La véritable identité de Londres, est dans son absence. En tant que ville, elle n’existe plus. En cela seulement, elle est vraiment moderne : Londres a été la première métropole à disparaître.”

FIN

Télérama: A condition d’aimer les étranges voyages, on suit avec jubilation le périple de ces deux zozos intellos, cultureux à l’extrême, qui, avec flegme et précision, dynamitent une Angleterre conservatrice, homophobe, asphyxiée par des siècles d’hypocrisie lénifiante.

Les Inrockuptibles: Deux vrais ovnis, brillants, décalés, fantasques, fourmillant d’informations et de réflexions étonnantes. Patrick Keiller est un pamphlétaire positif et ludique, une espèce d’équivalent cool de dandys dépressifs comme Baudrillard ou Debord.

BeauxArts: La ville d’aujourd’hui, vue à travers les yeux d’un poète ou d’un peintre du XIXe, c’est un peu cela “London” ou “Robinson dans l’espace”, duo de films curieux qui regarde le présent en extraterrestre extralucide, en étranger visionnaire. Un esprit rusé, un humour pince-sans-rire so british; quiconque aime flâner, c’est-à-dire se perdre, sera aux anges.

Charlie Hebdo: Au vu des films-tracts d’une pléthore de sous-Ken Loach ou de Full Monty, la révolution n’est pas pour demain. Mais les deux ovnis de Keiller pourraient nous faire douter. Sous la forme d’un journal de voyage imaginaire, les films font succéder de manière lancinante, avec un feint détachement très british, toutes sortes d’images qui composeront au final l’album des monstruosités ordinaires de l’Angleterre.

Le Monde: La vision de ces deux films offre une perspective imprévue sur un autre cinéma anglais, loin des comédies sentimentales ou des films de gangster cockney.

Libération: Un récit caustique et intraitable sur la manière dont l’Angleterre s’est peu à peu transformée en pays sous-développé, passant à côté de la modernité avec une parfaite bonne conscience, une sorte de suicide historique droit dans ses bottes.

Arte: Tandis que le narrateur dispense de manière continue des commentaires remarquables et cinglants, il vagabonde avec Robinson dans le Londres de John Major, puis vers une campagne anglaise faite de cafétérias et de bacs à fleurs en plastique. La curiosité et l’érudition du couple contraste avec une ambition quasiment anarchiste à fustiger l’essence d’un pays en pleine déconfiture.

Zurban: Ces deux opus jumeaux ont le mérite d’adopter une forme rare pour livrer quelques considérations assez sévères sur l’esprit anglais. Bien sûr, il faut se laisser porter par le fourmillement de sens qui naît des images. Si cela demande un peu d’effort, on n’est toutefois pas déçu par le résultat.

Repérages: Armé d’une petite caméra et d’une érudition impressionnante, un architecte voyageur dissèque la déliquescence britannique des années 80. L’exercice familier du journal de voyage en images est transcendé ici par un humour décapant et une élégance désenchantée. Deux perles pour snobs dépressifs.

Positif: Deux documents imaginaires, raffinés, hommages critiques des origines, autour du personnage invisible de Robinson, flâneur, l’instar d’Aragon et Benjamin, excentrique qui soigne sa solitude sociale et surréaliste par des bains de foule en compagnie du narrateur, “interprété” par la voix-off du grand acteur Paul Scofield.

Ciné-Live: L’entreprise vire à un absurde amusant qui fait oublier l’aridité présumée du procédé. Décidément, ces Anglais ne font rien comme les autres !

Ciné-Libre: A travers ces deux périples délicieusement contemplatifs, remplis d’anecdotes passionnantes sur l’Angleterre, de commentaires acerbes, ironiques sur la politique sociale et économique, apparaissent, comme un jeu, de multiples détails qui rendent l’association de la bande sonore et de l’image des plus stimulantes.

“London” est le signe de vie le plus intelligent dans le cinéma anglais depuis les premiers Greenaway: une image documentaire associée à une bande sonore hautement fictionnelle (pour ne pas dire agressivement polémique), une superbe narration littéraire qui rappelle Borges et parle du déclin de Londres sous l’administration des Conservateurs. Sight&Sound

Bien qu’on pense évidemment aux films lyriques d’Humphrey Jennings tournés dans la capitale pendant la guerre, la nature de la démarche fait également penser, dans l’originalité de son excentricité, aux premiers films de Greenaway. En ce sens, “London” semble totalement anachronique, poursuivant son cours dans une ville presque sans bruits. Les qualités de ce film sont considérables, qui reposent principalement sur le refus de la catharsis et de tout effet dramatique, privilégiant l’ellipse et l’imagination. Une oeuvre authentiquement originale. The Guardian

Un récit de voyage enfiévré dont l’intrigue combine plusieurs itinéraires stimulants à travers une psychogéographie occulte et les histoires secrètes de la capitale dans une tentative pour trouver un moyen de s’arracher au marécage avaleur d’âmes engendré par le déclin post-impérial et pour arriver à comprendre le problème de Londres. “London” est un film dense et intelligent qui tombe à point. The Face

“London” est un intelligent mélange d’absurde drôle et d’analyse érudite qui rend le film divertissant, et l’un des plus originaux depuis bien longtemps. “Robinson dans l’espace”, dont l’érudition est contrebalancée par un sens de l’humour profondément ironique et admirablement pince-sans-rire est un film provocant, intelligent, audacieux, captivant… et très anglais. Time-Out

Après l’éblouissante excentricité de “London”, “Robinson dans l’espace” confirme que Patrick Keiller est bien la lueur la plus vive du cinéma britannique indépendant. La caméra rend hommage aux pylônes, aux étranges panneaux de la route, aux sites nucléaires. La voix du narrateur nous divertit avec les faits qu’il relate sur les architectes, Toyota, les membres du Parlement éduqués à Eaton, ou la prééminence du Royaume-Uni dans le vêtement fétichiste. The Times

“Robinson dans l’espace” donne souvent l’impression de reprendre l’oeuvre de Jennings dans sa transfiguration du paysage anglais. Keiller est aussi enthousiaste lorsqu’il parle d’une maison de redressement que d’une folie, et il réussit à extirper les liens occultes entre les deux d’une manière fascinante. The Independent

Le brillant et excentrique “London” avait fait de Patrick Keiller un membre probatoire de l’Académie informelle des cinéastes anglais (Leigh, Greenaway, Davies, Jarman) qui font des films personnels uniques. “Robinson dans l’espace” lui garantit un statut à part entière dans le club. Comment décrire ce film ? Pouvez-vous imaginer une de ces vieilles conférences de voyages de Fitzpatrick avec un commentaire qui aurait été écrit par Orwell, Baudrillard, Bill Bryson, Stuart Hall et Ian Nairn ? Statistiques, citations, épigrammes, aperçus, anecdotes et blagues sont tissés dans une narration décousue pleine d’esprit. The Observer

Dans “Robinson dans l’espace”, Keiller filme l’Angleterre avec le détachement d’un étranger, apportant une lumière fraîche, et parfois sinistre, sur des lieux familiers d’une façon bizarement charmante, gentiment trouble et souvent amusante. Et, pour le meilleur et pour le pire: typiquement anglais. The Evening Standard

Keiller réussit à donner à un paysage ennuyeux une force poétique, à un autre vu et revu une nouvelle fraîcheur. Il bombarde l’oeil de juxtapositions malignes serties d’un commentaire d’une sèche ironie. “Robinson dans l’espace” est une promenade échevelée, un peu comme si on ne lisait qu’une seule phrase d’un livre passionnant avant de passer à autre chose. The Sunday Times

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