Primer

Primer

Shane Carruth

21 février 2007

Etats-Unis - 2004 - Couleur - 1h16

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PRIMER est une expérience de cinéma inédite, un puzzle qui pousse le spectateur à essayer de comprendre ce qu’il voit tout en l’obligeant à se résoudre à ne pas totalement y parvenir.
Car si Shane Carruth a construit son film d’une façon très précise en prenant soin d’y mettre toutes les clés, il ne les a pas forcément mises là où le spectateur s’attend à les trouver. On perd ainsi ses repères et de là naissent à la fois une stimulation et une tension qui font l’originalité et la force du film.

Grand Prix Sundance 2004

avec Shane Carruth et David Sullivan

Site officiel
SynopsisLa presseTab titleEntretien avec Shane Carruth
Dans un garage de banlieue, quatre ingénieurs passent leur temps libre à travailler sur des brevets qu’ils espèrent commercialiser pour leur propre compte.
Deux d’entre eux, Abe et Aaron, développent en secret une machine capable de réduire la masse des objets. Ils vont alors découvrir une capacité inattendue de ce qu’ils appellent « la boîte ». L’échelle temporelle ne serait pas la même à l’intérieur et à l’extérieur.
Ils s’empressent d’en construire un modèle suffisamment grand pour en expérimenter les effets sur eux-mêmes. Il leur suffirait, ont-ils calculé, de «reculer» chaque jour de quelques heures pour manipuler leurs placements boursiers selon les données déjà publiées avant l’expérience.

Très vite, ils se sentiront dépassés par ce qui leur arrive.

The New-York Times : Un film ingénieux sur les périls de l’ingéniosité. Stimulant. Comme Pi ou Memento, Primer est le genre de films qui inspirera certainement des imitateurs et qui deviendra sûrement l’objet d’un culte. Carruth a inventé quelque chose de fascinant.

Film Comment : Ce qui est encore plus impressionnant que les sauts dans le temps du scénario, c’est la façon dont, visuellement, chaque plan contient la surprise et l’intensité d’une nouvelle idée. Le film donne l’impression d’une succession d’idées géniales imbibées de couches musicales et sonores. Mais même s’il fait penser à La Jetée et à The Killing, ainsi qu’aux séries médicales criminelles de prime-time, Primer n’est pas un pastiche. C’est plutôt, et de manière évidente, une vision unique qui fait preuve d’une grande unité.

The Village Voice : A ranger à côté des films puzzle comme Mullholland Drive et Memento, Primer unit physique et métaphysique dans une ingénieuse réinvention indépendante de la science-fiction cinématographique : son approche cérébrale pourrait bien être ce que le genre a donné de plus frais depuis 2001. Plus proches de J.G. Ballard que de H.G. Wells, les prodigieux débuts de Shane Carruth, faits sans un sou, sont également la fantaisie sur le thème du voyage dans le temps la plus plausible à laquelle le cinéma ait jamais rêvée.

Premiere (Etats-Unis) : Invoquant les philosophies casse-tête de Philip K. Dick et J.G. Ballard, Primer est labyrinthique d’une manière si ingénieuse et divertissante, qu’il faut le voir deux ou trois fois pour démêler entièrement ses énigmes. Refusant les concessions pour satisfaire un marché de masse, Primer est le Mullholland Drive des malades de maths, le Memento des génies fous, ou plus simplement un des films les plus inventifs jamais faits pour des centimes de dollars hollywoodiens.

Wired : Primer, le film de science-fiction le plus efficace de l’année, nous rappelle que la meilleure intrigue de science-fiction est celle qui exige la réflexion du spectateur.

Esquire : Quiconque prétend parfaitement comprendre ce qui se passe dans Primer en ne l’ayant vu qu’une fois est soit un homme de science soit un menteur. Ce n’est pas important, cependant, car l’expérience de la vision de ce film procure un plaisir si intense qu’on a envie de le voir plusieurs fois, pas tant pour le déchiffrer (c’est une récompense marginale) que pour pénétrer son sens de l’humour ironique et son impressionnante composition.

Shane Carruth – Aaron et le réalisateur

Né à Myrtle Beach, en Caroline du Sud.
La création de Primer est aussi inhabituelle que le film en soi. Carruth, diplômé en mathématiques, travaille successivement dans trois entreprises au poste d’ingénieur. Mécontent de cette vie, il décide de se réorienter en tant qu’écrivain. Après avoir écrit quelques nouvelles, il s’aperçoit qu’il préfère raconter une histoire en images plutôt qu’avec des mots et se met en tête de devenir cinéaste. Carruth passera beaucoup de temps dans des sociétés de production basées à Dallas, sa ville natale, où il apprend toute la chaîne de fabrication d’un film, de l’écriture du scénario à la post-production.

À trente et un ans, Shane Carruth, ingénieur de formation, est devenu cinéaste autodidacte. Il aura passé trois ans à concevoir Primer, son premier film qu’il a écrit, joué, filmé, monté, et dont il a composé la musique.

Alors qu’il ébauche Primer, Carruth voit pour la première fois Les Hommes du président de Alan J.Pakula. Le film le fascine. Il l’utilisera comme modèle pour bâtir son film. « Un accident de voiture m’a cloué au lit pendant un mois, j’ai beaucoup zappé sur TCM. Et découvert des films comme Conversation Secrète, Norma Rae et surtout Les Hommes du président. Ils m’ont persuadé de faire de Primer un film qui se repose sur sa narration, pas sur des effets spéciaux ou des écrans de fumée. Ça me permettait d’aller plus directement vers les thèmes universels dissimulés derrière l’argument de Primer ».

Après un an de travail sur le scénario, Carruth fait face au plus gros pari de Primer: trouver des comédiens qui pourront faire sonner juste les dialogues, très terre-à terre, de son film. « J’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des comédiens capables de casser leur moule habituel, qui puissent éviter de dramatiser ces dialogues. En fait, une fois casté David Sullivan pour le rôle d’Abe, je n’ai trouvé personne pour celui d’Aaron. Alors je me suis dit, pourquoi pas moi ? ». Carruth et Sullivan passeront néanmoins plus d’un mois en répétition, afin d’être fin prêts pour le tournage, où le réalisateur ne pouvait pas se permettre de faire beaucoup de prises des scènes. Faute d’argent.

Primer a coûté un peu plus de 7000 $. Il a été tourné en cinq semaines à Dallas, les décors étant « fournis » par les amis et la famille de Carruth, prêtant gracieusement leurs appartements et maisons. Malgré ce budget très restreint, Carruth a tenu à tourner en super 16mm, gonflé par la suite en 35mm, format idéal selon lui pour obtenir le visuel contemporain, froid, qu’il désirait, en hommage aux films des 70’s cités plus haut. La machine à remonter le temps sera conçue à partir de simples caisses en métal, son bourdonnement étant enregistré à partir des sons d’une voiture et d’une meuleuse mécanique. « Je ne voulais pas d’un son composé sur ordinateur, il fallait que ce soit très analogique, très réaliste, que ça donne l’impression de quelque chose qui pouvait se détraquer, exploser à tout moment ».

Si cette approche est rétrospective d’un cinéma d’hier, Primer apparaîtra aux yeux de la presse américaine qui le découvre au festival de Sundance en 2004 comme un film novateur. Il y remportera le grand prix. Suivi rapidement de celui de la fondation Alfred P.Sloan, qui récompense les films en lien avec la science et la technologie.

Il est assez difficile de faire entrer Primer dans une case. Est-ce un film de science-fiction, une fable, un thriller ?

Je ne sais pas si j’ai jamais pensé Primer en tant que film de genre. En fait je voulais filmer le processus de création et d’évolution d’une invention. Je savais à peu près dans quelles directions devait aller cette histoire et donc voyais peu ou prou dans quel registre le film devait aller. Mais cela s’est fait quasiment de manière instinctive, comme si l’histoire guidait sa propre logique. Tout en gardant à l’esprit que je voulais conserver une tonalité réaliste, que le boulot de ces deux chercheurs soit plus proche de ce que je connaissais que ce que le cinéma montre d’habitude dans ce contexte. Pour la replacer à un niveau humain. Primer parle avant tout de ce que devient la confiance entre des amis lorsque de gros enjeux entrent en compte, comment ils sont dépassés par leur propre création.

Primer fait se succéder des séquences très stylisées et d’autres se reposant sur un jargon scientifique pointu…

L’Anglais (NDR : de Steven Soderbergh) est un film qui m’a beaucoup marqué. Surtout parce qu’il m’a permis de comprendre qu’on pouvait raconter une histoire avec différents modes formels, qu’on pouvait éclater un récit: de pouvoir exprimer quelque chose de réaliste dans une forme qui l’est beaucoup moins. Pour ce qui est du jargon, il était important que ça ne fasse pas inventé, que ce qu’ils disent fasse sens. Ce qui est le cas, tout ce qui tient du dynomagnétisme et des supra-conducteurs est très documenté. Mais il fallait surtout que ça ait l’air d’une petite musique, qu’on sente à travers, même si on ne comprend pas ce qu’ils disent, leurs intentions, leurs envies, leurs caractères.

Au risque de mettre les spectateurs dans un état de confusion ?

Pas jusque-là, non. D’ailleurs, si on y regarde de près, Primer est finalement très logique, toutes les informations sont à l’écran. Mes films préférés sont ceux dont je sors avec une idée précise mais qui m’apparaissent sous un jour différent si je les revois ; ceux qui contiennent des choses que je n’ai pas réalisées à la première vision. J’ai vraiment été pointilleux sur ce point : mettre toutes les clés de l’histoire dans mon film, mais pas forcément là où on les attend.

C’est un peu le principe d’une équation. Vos études vous dirigeaient d’ailleurs plus vers une carrière de mathématicien que de cinéaste.

J’ai commencé à écrire des histoires pendant mes années de fac. Avant ça je n’avais aucune idée de la force que peut avoir la fiction, de ce qu’on peut y faire passer. Je pensais qu’une histoire ne pouvait être qu’un divertissement agréable, comme les épisodes de La 4e dimension. Quand je me suis rendu compte de la puissance que peut développer une histoire, c’est devenu une obsession. Qui a évolué en parallèle de mes études de maths. Mais quand je me suis mis à travailler, c’était surtout pour mettre de l’argent de côté pour pouvoir me focaliser sur l’écriture. Primer est pourtant né des deux : en même temps que j’ai attaqué le scénario, je lisais beaucoup d’études scientifiques sur les transistors, le calcul, et le zéro. Vous saviez que l’invention du transistor fut accidentelle ? Que des mathématiciens ont approché avec le concept du zéro quelque chose proche de la religion? Ca m’a fasciné et j’ai extrapolé beaucoup d’hypothèses que je n’avais pas vu racontées dans un film. En gros Primer est presque un TP de sciences que je me suis donné.

En quoi la notion de réalisme vous était-elle si importante dans Primer ?

Je me suis vite rendu compte que pour pouvoir glisser vers un terrain entre la SF et le fantastique, il était indispensable que les gens soient happés par un postulat de départ le plus réaliste possible. Il était donc nécessaire que Primer ait, dans un premier temps, l’air le plus conventionnel possible pour pouvoir ensuite me permettre une forme plus déconcertante. J’adore les récits conceptuels, mais dès qu’on entre dans une esthétique de SF au cinéma, c’est toujours à coups de rayons-lasers et de vaisseaux spatiaux, auxquels je n’accroche pas du tout. J’ai plus tenté d’aller vers l’ ambiance des Hommes du président, que vers celle des films de SF. Ce mélange d’authenticité et de paranoïa.

Vous avez tout fait sur ce film, de la musique au montage. Est-ce à cause de la petitesse de votre budget (NDR : 7000 $) ?

Je ne sais toujours pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose: le peu d’argent m’a forcé à m’accrocher, à aller jusqu’au bout. Mais si j’avais su que ça allait me prendre quasiment deux ans de ma vie, je crois que je me serai débrouillé pour trouver un peu plus d’argent. En même temps, ça nous a forcé à une certaine rigueur. On ne pouvait pas se permettre de faire trop de prises. Il n’y a d’ailleurs au final pas de scènes coupées au montage, tout est là. Mais la moindre erreur de continuité ou la peur de voiler un magasin de pellicule est devenu ma hantise. Si j’ai mis autant de temps à venir à bout de Primer, c’est aussi parce que j’ai failli abandonner plusieurs fois. Notamment lorsqu’un jour, alors que je passais mon temps dans mon appartement sur le montage, quelqu’un m’a demandé ce que je faisais dans la vie, et que je n’ai pas su trop quoi y répondre.

Vous auriez pu tourner ce film en vidéo, support moins onéreux et plus pratique à monter.

J’y ai pensé, mais je me suis dit que même avec aussi peu d’argent, je pouvais tourner en pellicule, parce que c’était quelque chose d’important pour la cohésion du film. En vidéo, je n’aurais pas pu faire « déraper » le spectateur de quelque chose de classique vers une atmosphère étrange, il fallait qu’il soit en terrain familier dès le début de Primer. L’image vidéo aurait illico plongé dans un univers inhabituel la plupart des gens qui sont habitués aux sensations de la pellicule.

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