L'oncle de Brooklyn

L’Oncle de Brooklyn

Ciprì et Maresco

3 juillet 2013

Lo Zio di Brooklyn - Sicile - 98min - n&b - 1.66 - dolby stéréo A - 35mm et numérique

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Le film sort enfin en salle, plus de quinze ans après sa présentation au Forum du festival de Berlin.

La famille Gemelli (Tano, ses trois fils et son neveu, paralysé et un peu fou) vit dans un vieux bâtiment délabré de la banlieue de Palerme. Deux nains, des chefs de la mafia, les informent qu’ils doivent abriter et cacher pendant quelques jours un personnage mystérieux, l’oncle de Brooklyn, qui vient “d’un endroit inconnu”. Les Gemelli ne peuvent décemment pas refuser cette “faveur”. Leur invité s’installe donc chez eux. Les jours passent sans que personne ne vienne chercher cet oncle de Brooklyn qui ne mange pas, qui ne dort pas et qui ne parle pas…

Bande annonce de “L’Oncle de Brooklyn”

La presseÀ propos des réalisateursPropos d'Olivier Père
“Un film poignant. Je ne sais pas si c’est la mort du cinéma tel que nous le connaissons ou sa renaissance.”
Gianni Amelio

“Lo Zio di Brooklyn est un film extraordinaire. L’utilisation sans concession de dialectes, l’époustouflante photographie en noir et blanc, le choix des décors et celui des acteurs concourent à donner une forte dimension poétique.”
Mario Martone

“Un film magnifique et réjouissant. Une véritable œuvre d’art.”
Enrico Ghezzi

“Ce que j’aime chez Ciprì et Maresco, c’est le courage avec lequel ils parlent d’une Italie barbare.”
Mario Monicelli

“J’adore Ciprì et Maresco, je les considère comme deux génies. Il sont “malades” et visionnaires, profondément originaux.”
Marco Bellocchio

Je pense que dans le futur on regardera le travail de Ciprì et Maresco non seulement d’un point de vue cinématographique, mais comme on examine un véritable essai d’anthropologie sociale.
Toni Servillo

Ciprì et Maresco, enfants terribles du cinéma italien, réalisent ensemble, à partir de 1986 et pendant plus de vingt ans, trois longs-métrages, des documentaires et de très nombreux courts-métrages. Considérés comme les cinéastes les plus originaux de leur pays, ils sont fermement révoltés contre la médiocrité du cinéma italien contemporain, ses comédies hypocrites et narcissiques au flot ininterrompu de paroles, et surtout ses films politiques qui se veulent dénonciateurs de l’injustice.

Extraits d’une conversation avec les réalisateurs.

Nous voulions que le film soit un hommage au cinéma classique d’avant-garde. Nous avons tout fait tenir dans une sorte de scénario que nous avons dû écrire pour des raisons contractuelles – une véritable torture pour nous qui aimons tant improviser. Par la suite – et sans prétendre avoir tout changé de fond en comble – nous avons fait beaucoup de modifications et suivi notre inspiration; c’est une méthode qui nous convient mieux. La simple idée d’un scénario et d’une structure était très pénible parce qu’écrire quelque chose qui doit être respecté fidèlement ne nous satisfait pas. Nous savions depuis le départ que les choses se passeraient d’une façon différente, que nous suivrions notre inspiration et les idées qui surviendraient au dernier moment.

Nous nous intéressons au rythme, à l’enchaînement des événements et à l’élément de surprise. Ces choses sont très importantes pour nous car lorsque nous mettons au point un gag nous attachons beaucoup d’importance aux pauses, et parfois aussi nous essayons de le prolonger à n’en plus finir. D’autant plus que rien ne presse puisque le public est là pour regarder. Rien ne presse, donc. Pourquoi devrions-nous donc précipiter les choses, faire des coupes et tourner trente plans ? Je ne vois aucune raison de faire cela.

Si nous devions citer un équivalent musical de l’état d’esprit mélancolique de nos personnages, nous mentionnerions des noms des années trente, Lester Young et de Duke Ellington. Nous avons d’ailleurs souvent utilisé leur musique dans nos courts-métrages.

Certains intellectuels, qui ne connaissent pas l’état de dégradation réel de Palerme, estiment cependant devoir donner leur avis. Ils ne savent pas de quoi ils parlent : il y a d’une part une certaine culture bourgeoise et de l’autre la vraie vie de Palerme, riche en valeurs humaines et culturelles, qui est la plupart du temps soit occultée soit exploitée. On pourrait parler d’un certain type de « détournement ». En ce qui nous concerne, nous travaillons en lien étroit avec ce monde, nous sommes en contact permanent avec les quartiers les plus pauvres de la ville et les gens qui y vivent ; ensuite, nous parlons d’eux. Il n’y a rien de théorique là-dedans.

Ces dernières années, en travaillant sur des documentaires et en errant dans les banlieues de Palerme, ou en allant sur les lieux de notre enfance, nous avons pu voir combien les choses s’étaient transformées, nous avons vu une ville dont la mémoire est en train d’être effacée. Il y avait tous ces bâtiments démolis (certains même l’avaient été en 1943) qui représentaient une mémoire, une mémoire pénible et pleine d’autres mémoires, d’autres émotions ; mais la mémoire de cette ville est en train d’être effacée, elle se transforme en quelque chose sans formes, une ville sans personnalité. C’est ce que nous avons observé, et cela signifie non seulement une perte de la réalité matérielle, celle des maisons et des lieux qui disparaissent, mais aussi d’une humanité qui s’éteint.

Dieu n’aide pas les personnages que nous montrons, peut-être n’en est-il plus capable.

Il y a quelque chose de blasphématoire qui jaillit de la douleur et qui est ainsi plus authentique que tout espoir. Aujourd’hui nous considérons que la forme la plus appropriée pour parler de Dieu est le grotesque.

Ici en Sicile, la résignation prend ses racines dans la philosophie. Sciascia avait raison lorsqu’il expliquait que les Siciliens n’ont jamais cru au pouvoir des idées. Nous sommes un peuple qui vit au jour le jour, nous sommes d’un fatalisme absolu, ce n’est pas à proprement parler la prétendue “lagnusìa” « la paresse », dans le sens de l’indolence spirituelle, mais la conséquence d’un entêtement lucide et profond. Ce n’est pas un manque de force qui nous empêche de nous battre, il n’y a simplement plus rien à combattre, seul demeure le désespoir de la raillerie, du grotesque.

Parfois nous souhaiterions être incapables de voir. Notre esprit a besoin de repos. Beaucoup d’amis nous reprochent de très peu aller au cinéma. Nous n’avons pas cette soif de voir des films. La mode du cinéma nous rend malade, il faudrait ensuite que nous nous « désintoxiquions », pour laisser reposer nos yeux. Tout est du pareil au même pour nous, nous n’apprécions plus rien.

Interview par Goffredo Fofi
Extraits du livre Lo zio di Brooklyn, Bompianini – Milan 1995

Résurrection de L’Oncle de Brooklyn par Olivier Père (11/08/2011)

En mars 2011, Maurizio Bassi à la tête d’un groupe de jeunes cinéphiles italiens passionnés du cinéma de Ciprì et Maresco lance un appel à l’opinion internationale et écrit à Aurelio de Laurentiis, directeur de la Filmauro, compagnie qui détient les droits de L’Oncle de Brooklyn (Lo zio di Brooklyn), premier long métrage des deux auteurs palermitains. Sorti en 1995 avec un fort retentissement critique, le film était invisible depuis, seulement disponible dans une cassette vidéo sortie sans sous-titres (le film est principalement parlé en sicilien) et dormait dans les caves de la Filmauro, malgré son statut de film culte. Le message a été entendu. L’Oncle de Brooklyn a été restauré, il est disponible en DVD en Italie dans une copie digne de ses grandes qualités esthétiques, et il sera visible le 12 juin en salles en France (distribué par E.D. Distribution, qui avait déjà sorti Totò qui vécut deux fois sur les écrans français avec succès en 2009, soit onze ans après sa réalisation.) Nous nous en réjouissons.

L’Oncle de Brooklyn avait fait sa première réapparition publique au Festival del film Locarno en août 2011, lors d’une séance spéciale en présence de Franco Maresco, suivie d’un débat avec Maresco et le critique italien Enrico Ghezzi.



 La force provocatrice du film ne s’était en rien émoussée avec les ans, comme en témoignèrent les réactions scandalisées de certains spectateurs, d’origine sicilienne, reprochant au cinéaste de proposer une image guère touristique de l’île méditerranéenne !

Ciprì et Maresco, enfants terribles du cinéma italien

Le binôme Daniele Ciprì-Franco Maresco, désormais dissous, demeure la plus notable apparition du cinéma italien de ces vingt dernières années. Nés tous les deux à Palerme (respectivement en 1962 et en 1958, ils commencent à travailler ensemble en 1986 en signant des courts métrages et des vidéos expérimentales pour une chaîne palermitaine. En 1990, ils rejoignent la télévision publique Rai 3, grâce à Enrico Ghezzi, figure importante de la cinéphilie italienne, critique de cinéma et surtout responsable de programmes nocturnes audacieux et délirants, unique enclave de liberté et d’intelligence dans le marasme sinistre du paysage audiovisuel transalpin. Ciprì et Maresco collaborent à « Fuori Orario », « Blob » et « Avanzi », émissions devenues mythiques de Ghezzi, puis créèrent « Cinico TV », programme de saynètes à l’humour volontiers scatologique, de sketches satiriques qui brocardent méchamment les institutions italiennes (un homme veut se suicider en se jetant sous un train… mais aucun train n’arrive) ou dérivent vers l’absurde (la série des « Je suis… » où le même acteur « joue » un sexe de violeur ou une capote usagée.) Proches de Jean-Christophe Averty et ses divagations surréalistes, davantage portés sur la création que la parodie ou l’actualité, Ciprì et Maresco révolutionnent la télé italienne et deviennent de véritables phénomènes de société. Ils passent au long métrage de cinéma en 1995 avec L’Oncle de Brooklyn, comédie mafieuse interprétée par des nains, des handicapés, des vieillards plus ou moins débiles. Leur seconde réalisation, Totò qui vécut deux fois (Totò che visse due volte, 1998), les impose définitivement comme les grands auteurs iconoclastes que l’Italie n’attendait plus mais dont elle avant pourtant grand besoin. Le film est composé de trois histoires qui mêlent priapisme, folklore sicilien, mafia, météorisme, homosexualité et religion.

Les deux films de Ciprì et Maresco, sous la forme de pastiches pasoliniens, sont les derniers avatars d’un cinéma régionaliste moribond. Leur projet d’associer le sacré, le sexe et la comédie basse, dans des déserts urbains d’une Palerme apocalyptique s’accompagne d’un regard décapant sur la Sicile. À ce titre, leur documentaire Enzo, Domani a Palermo (1999) est un régal. Il s’agit d’un reportage « cynique » sur Enzo Castagna, organisateur omnipotent des spectacles musicaux et des tournages de cinéma à Palerme. Un petit bonhomme à l’allure d’épicier respecté par tous ses concitoyens (il a déjà placé des milliers de Siciliens comme figurants ou techniciens sur les tournages et a même lancé plusieurs vedettes locales de cinéma ou de variétés), mais dont les liens avec la mafia (il a gagné son monopole grâce à sa « générosité » avec les cinéastes étrangers, et l’origine de ses financements ne fait aucun doute) ont attiré l’attention de la justice. Castagna, blessé dans son orgueil de « showman » par cette « campagne de diffamation » est un personnage si caricatural que l’on pense d’abord à un canular (il organise chaque année la cérémonie des Oscars siciliens). Mais l’authenticité du reportage ne le rend que plus hilarant, surtout lorsque Castagna évoque « Franzi » Coppola (?!), Cimino et Tornatore, et s’obstine à appeler Pasolini « Pasolino ».

Ciprì et Maresco ont décidément beaucoup de culot et d’humour. Ils ne se considèrent pourtant pas comme des auteurs satiriques, et militent pour un comique tragique, âpre et dur, typique en cela de la ville de Palerme qui reste leur principale source d’inspiration. Alors qu’on pourrait penser en regardant leurs films à Pasolini ou au Buñuel mexicain, en beaucoup plus trash et impur, Ciprì et Maresco se réfèrent essentiellement au cinéma classique américain (Ford, Walsh et Hawks) mais aussi les Marx Brothers, Keaton, Laurel et Hardy. Le recours fréquent au noir et blanc pour leurs films de cinéma, ainsi qu’à de longs plans qui mettent en scène des gags à retardement à la manière de cérémonies triviales, participent à une esthétique du dépouillement et de la pauvreté qui renvoie elle aussi à l’identité sicilienne. Ce projet artistique, qui s’intéresse au statut de l’image vidéo ou cinéma dénote dans la production italienne de son époque. Ciprì et Maresco, à la manière de Carmelo Bene avant eux, s’emparent du cinéma non pas comme d’un outil pour parler de l’Italie mais pour réinventer un médium, puiser dans la culture populaire et savante et accomplir ainsi un geste critique et politique. Dans l’abondante filmographie de Ciprì et Maresco on compte surtout de nombreux courts métrages, humoristiques, documentaires ou poétiques. La grande passion des deux cinéastes pour le free jazz est une des clés pour apprécier leur travail, car leur cinéma est rythmé par de longues temporisations, des « lamentos » désespérés.

Après Le Retour de Cagliostro (Il ritorno di Cagliostro, 2003), nouvelle déclaration d’amour au cinéma et à la Sicile, avec l’acteur américain Robert Englund, Ciprì et Maresco ont réalisé un documentaire, projet de longue date dédié au célèbre duo de comiques siciliens Franco et Ciccio : Come inguaiammo il cinema italiano. La vera storia di Franco et Ciccio (2004). Franco Franchi et Ciccio Ingrassia furent les rois des comiques mal élevés, éructant, torrentiels et démentiels, apôtres d’un humour trop drôle et excessif pour être acceptable. Nul doute que ce nouveau duo sicilien, Ciprì et Maresco, derrière la caméra cette fois, leur doive beaucoup. C’est depuis toujours la dure loi du burlesque. Toutes les bassesses (grimaces, méchanceté, sadisme, travestissement, idiotie, régression infantile) sont permises si elles font rire de bon cœur un public à l’estomac solide et aux zygomatiques ultrasensibles. Dans la lignée des Trois Stooges, Franco Franchi (le petit nerveux) et Ciccio Ingrassia (la grande asperge lymphatique) formèrent dans les années 60 le duo comique le plus célèbre d’Italie. Ces deux siciliens d’origine très modestes, élevés à l’école du café-concert et du théâtre de rue ont parodié au cinéma tous les films à succès dans des bandes fauchées et bâclées qui reposent entièrement sur leurs épaules de duettistes tarés. Franco et Ciccio, dopés à la laideur et la bêtise, font presque peur. On en oublierait presque de se tordre de rire tellement ces deux stooges siciliens sont les champions de l’agression visuelle et mentale. Un peu comme les films de Ciprì et Maresco dont l’étrangeté nous permet toujours d’hésiter sur leur statut ou leurs intentions : franche comédie, détournement, essai ou simple blague ? Adoré par le peuple et les enfants, méprisés par les autres (au même titre que Jerry Lewis aux États-Unis), Franco et Ciccio furent pourtant courtisés par la fine fleur des auteurs italiens (Risi, Comencini, Pasolini dans un sublime sketch avec Totò, le génie de la comédie napolitaine) et parvinrent même à dérider les austères Taviani (dans le meilleur épisode de Kaos, contes siciliens coupé par le distributeur français !) avant de se séparer au début des années 80 et de mourir (d’abord Franco, puis Ciccio). Plutôt conventionnel dans sa forme, le film de Ciprì et Maresco est un hommage sincère aux deux clowns, et retrace de manière sérieuse et documentée la vie et la carrière des deux comiques, avec des entretiens de cinéastes, de critiques ou de parents, plus quelques intermèdes moqueurs qui brocardent l’interviewé et des plans en noir et blanc tout droit sortis de l’univers des cinéastes. Nulle récupération intellectuelle, aucun plaisir ricanant devant la ringardise ou le ratage, mais une belle déclaration d’amour à deux acteurs souvent passés sous silence dans les histoires officielles du cinéma italien et qui sont entrés dans la mythologie à la fois d’une cinéphilie internationale déviante et du patrimoine sicilien.

Si la forme du documentaire est plus proche de la télévision que du cinéma, le ton d’une grande tristesse générale, malgré la prolifération d’extraits de films rigolos et de documents d’époque, confirme que l’œuvre de Ciprì et Maresco, depuis Le Retour de Cagliostro, semble avoir renoncé à la provocation pour se laisser envahir par la mélancolie. On ne peut que regretter que Le Retour de Cagliostro soit destiné à rester le dernier film du duo. Ces trois longs métrages en noir et blanc resteront à jamais un îlot de résistance, malcommode et irréductible, dans l’histoire du cinéma italien.

 Depuis leur séparation artistique, les deux hommes ont poursuivi des carrières parallèles. Ciprì poursuit ses activités de directeur de la photographie (on lui doit les images de Vincere et de La Belle Endormie de Marco Bellocchio) mais aussi de cinéaste de documentaires et de fictions (Mon père va me tuer avec Toni Cervillo). Franco Maresco est sorti du silence l’année dernière avec un beau documentaire consacré à Tony Scott, brillant jazzman américain qui vécut une seconde partie de carrière et une longue déchéance en venant s’installer à Rome. Le film dressait le portrait émouvant d’un artiste maudit, mais grâce aux images d’archives retraçait également un morceau désenchanté d’histoire de l’Italie, du boom de l’après-guerre au triomphe de la télévision. Le film, fruit de plusieurs années de recherche et de montage, intitulé Io sono Tony Scott, ovvero come l’Italia fece fuori il più grande clarinettista del jazz, a été présenté en première mondiale, hors compétition, lors du 63ème Festival del film Locarno en 2010.

Olivier Père
Directeur général délégué d’ARTE France Cinéma
Directeur de l’unité cinéma d’ARTE France
Ex directeur artistique du Festival del film Locarno

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