Le dernier repas

Le dernier repas

Gyeong Tae Roh

18 mars 2008

Majimak Babsang- Corée du Sud, 2006, 93 min, couleur, 1,1.8

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Un poème méditatif pour les âmes en peine… L’histoire de deux familles de condition modeste.

Le filmPortrait du réalisateurLa presse
L’intrigue se déroule autour du père et du fils d’une famille habitant le quartier pauvre de Séoul, et de la mère, de la grand-mère et de la fille de l’autre famille vivant dans la zone rurale proche de Séoul.

A leurs yeux, le monde civilisé, ultradéveloppé, est plutôt étrange. Finalement, ne parvenant pas à s’adapter à la société, ils abandonnent leur vie sur Terre et émigrent sur Mars. Mais avant de partir, ils accomplissent leurs désirs.

Le père, travailleur saisonnier, multirécidiviste et accro au jeu, tente de retrouver ses parents qui l’ont abandonné. Le fils, gigolo séduisant, se bat contre le sida. La grand-mère, marchande de légumes, veut divorcer de son défunt mari, et cherche l’homme de ses rêves. La mère, thanatopractrice, console l’âme de son fils mort à la guerre en faisant pratiquer un exorcisme sur sa tombe. Quant à la fille, adolescente au chômage, elle veut en finir avec un visage quelque peu disgracieux en faisant appel à la chirurgie esthétique.

Une suite de tableaux soigneusement composés évoquent, les uns après les autres, l’espoir dans un milieu âpre où coexistent plusieurs univers : celui où vivent les personnages principaux ; celui qu’ils observent ; celui dont ils rêvent ; celui où vivent les autres. Ces univers ne peuvent se rencontrer, à l’image de l’eau et de l’huile, mais ils occupent un espace dans cette société réelle. Ils respirent, existent et laissent une trace.

Les histoires des cinq personnages principaux du film évoluent indépendamment les unes des autres, jusqu’au moment où elles finissent par s’entrelacer. La fille vend son corps au père pour pouvoir financer son intervention chirurgicale, et la grand-mère sauve le fils, en qui elle voit l’homme idéal, des bas-fonds de la prostitution. Lorsqu’ils prennent tous leur dernier dîner à la fin du film, on se rend compte que le père et le fils font partie d’une même famille, et que la grand-mère, la mère et la fille en constituent une autre.

Dans les bidonvilles de la grande ville et ses alentours ruraux, ces exclus finissent par atteindre peu à peu à une sorte de bonheur. Une grande dignité se dégage du film qui ne se complait jamais dans le misérabilisme. L’espoir semble toujours présent malgré la dureté de l’ environnement. Et la vie déborde d’absurdité, illogique et ironique.

Gyeong Tae Roh, une vie ne suffit pas
Paru le Samedi 10 Février 2007 dans LE COURRIER (quotidien Suisse d’information et d’opinion)
MARC GUNÉNIAT

PORTRAIT – De passage à Genève pour présenter «The Last Dining Table» au Festival Black Movie, le cinéaste coréen dévoile son parcours tumultueux. A l’image de son film, sans concessions et emprunt d’ironie.

Rien ne le destinait à faire du cinéma. Et pourtant, à 36 ans, Gyeong Tae Roh est à Genève pour présenter son premier long-métrage, «The Last Dining Table», au Festival Black Movie.
Lunettes carrées à armatures noires, cheveux brossés sur le côté et écharpe beige soigneusement nouée autour du cou, le cinéaste sud-coréen semble se murer derrière un look d’artiste new-yorkais. D’ailleurs, il le dit d’emblée: «Je suis très angoissé, vous savez.» Un premier instant de flottement le met mal à l’aise, signe de la modestie d’un homme qui craint de parler trop de lui.
Même s’il a toujours aimé le cinéma, il suit, à 20 ans, le chemin tracé par ses parents. «En Asie, le grand écran n’est qu’un divertissement. Il fallait que je sois scientifique ou avocat: quelque chose de sérieux et sûr financièrement.» Gyeong Tae Roh se lance alors avec succès dans des études d’ingénieur, au sein d’un établissement prestigieux. «Sans rêve ni but, j’ai fait comme les autres», se souvient-il. Diplôme en poche, il est engagé comme courtier en bourse par une grande entreprise, où il gagne très vite beaucoup d’argent.
Deux ans plus tard, à 29 ans, le doute s’installe. Où vais-je? Quel est mon rôle dans la société? N’est-ce pas une fuite en avant que de courir après l’argent? Autant de questions qui turlupinent le jeune homme né à Masan, près de Busan, la deuxième ville du pays. Comme souvent, il recourt aux conseils avisés de ses oncles, tous deux professeurs à l’université. «Ils m’ont dit: ‘Avec cet argent, va voir le monde. Tu as le potentiel pour être autre chose qu’un requin de la finance.’» Gyeong Tae Roh se remémore alors un vieux rêve: partir étudier aux Etats-Unis. Ce que ses parents n’étaient pas en mesure de lui offrir.

PAS DE TALENT
Sur un coup de tête ou presque, il fait ses valises et s’envole pour Chicago, inscrit à l’Université de Columbia en cinéma. Quatre ans plus tard, en 2004, il poursuit sa route vers l’ouest et atterrit à San Francisco pour suivre un Master of Fine Art, section cinéma expérimental.
Durant cette période il travaille énormément, comme en témoignent les quatorze courts-métrages qu’il réalise. Mais il sombre dans la déprime. Bien qu’il envoie chacun de ses films à des festivals étudiants, aucun n’est retenu. «J’y voyais une différence très nette entre ce que j’aime faire et ce que les gens considèrent comme le talent. Je n’en avais donc pas.»
Gyeong Tae Roh songe alors à revenir en Corée du Sud, ses études étant de toute manière terminées. Puis, d’un coup, le festival de Toronto l’invite. Puis un autre, et encore un autre. La perspective de son retour au pays devient alors plus sereine. D’autant qu’il a l’intention de réaliser «The Last Dining Table», dont il planche sur le scénario depuis près d’un an. Sauf qu’aucun producteur coréen ne parie le moindre won sur son film, jugé trop… expérimental justement.

MENDIER POUR RÉALISER
Convaincu de son idée, il se lance alors dans une quête digne de l’imaginaire de Cervantès. «J’ai mendié du soutien à tout le monde: techniciens, acteurs, directeurs artistiques.» Toute la ville de Busan est placardée d’affiches appelant à travailler gratuitement pour son film. «Certains rendez-vous se sont même faits aux arrêts de bus», raconte-t-il, encore hilare de son entreprise farfelue. «Certains y ont cru, d’autres pas. J’ai eu beaucoup de chance, car les gens qui m’ont aidé se sont avérés très compétents.»

Et le résultat est là: six mois seulement après son retour, le tournage est terminé. Poignant, surréaliste et ironique, son film dresse un constat aussi extrême que pessimiste sur l’avenir de l’humanité. Sur la forme, Gyeong Tae Roh se distingue par le point d’honneur qu’il met à soigner un graphisme d’une esthétique rare: «J’essaie d’être aussi précis dans l’instant qu’un peintre ou un photographe.» Cette sensibilité lui vient d’outre-atlantique. A San Francisco, contrairement aux autres étudiants, il se montre très attentif, lors des workshops interdisciplinaires, aux remarques formulées par les graphistes ou les peintres. «Ils m’ont appris à regarder les choses sous différents angles et c’est très important pour faire un film», explique-t- il.

VIVRE SUR MARS ?
Puisque que tout semble lui réussir, pourquoi un tel goût de l’absurde, doublé d’un pessimisme qui n’a rien à envier à Beckett? «Je me sens très seul. Ce sentiment s’est révélé plus fort encore aux Etats-Unis. Et puis, j’ai failli mourir en glissant dans ma salle de bain, en raison de chutes de tension récurrentes qui proviennent d’une carence en globules blancs. C’est depuis là, entre cette vie si fragile et le changement de cap que je lui ai donné en faisant du cinéma, que j’ose parler de seconde vie.» On reste sur sa faim.

Mais encore?
Soudain plus explicite, il raconte: «Je ne crois pas que l’humanité se dirige dans la bonne direction. Toute l’action humaine ne provoque que détérioration. Qu’il s’agisse de l’environnement, de la technologie ou des rapports entre les hommes, rien ne fonctionne vraiment.» Ces éléments se retrouvent d’ailleurs dans son film qui s’inspire de faits observés et notés dans son carnet. Gyeong Tae Roh atteste que tous ses personnages vivent le stress et les émotions qu’il éprouve. «L’absurde occupe beaucoup de place dans ce monde. Et s’il était possible d’aller sur Mars, comme le font mes personnages, je n’hésiterai pas.» La planète du Dieu de la guerre comme métaphore de meilleurs cieux? On y verra une nouvelle manifestation de l’ironie omniprésente chez le cinéaste coréen.

Alors, que peut-il bien dire aux étudiants des arts audiovisuels qui suivent son workshop à Genève en direction d’acteurs? «Rien de spécial, si ce n’est qu’ils doivent poursuivre leurs rêves. Et quelques conseils très techniques. De mon côté, je vais toujours au plus simple avec les acteurs.» Laconique peut-être, modeste sûrement: gageons qu’il ne se contente pas de si peu lorsqu’il s’adresse aux étudiants de l’Université de Busan, où il enseigne depuis peu.

Prévu pour l’hiver prochain, son second film dépeindra, sans être réellement politique, l’opposition entre le développement de l’Asie du Sud-Est et la situation calamiteuse de l’Afrique, «poubelle du monde. Une attaque contre le ‘rêve coréen’ en quelque sorte.»

Premier film contemplatif de Gyeong Tae Roh sur la prégnance des absurdités quotidiennes. Une expérience rare de cinéma qui tient à l’effet de contemplation qu’elle suscite.
Libération

Méditation poétique, hypnotique, surréaliste, minimaliste, décalée, désespérée, futuriste, Le Dernier repas ne ressemble à rien. Ou plutôt, qu’à lui-même. Ce qui est un compliment.
Première

Le Dernier repas est un film à l’atmosphère d’une beauté vénéneuse très étrange. Il faut s’abandonner et se laisser aller à sa beauté noire.
France Culture – “Tout Arrive”

Tout n’est que ténèbre, tant dans la manière de filmer que d’éclairer, pour ce premier film de Gyeong-Tae Roh Le dernier repas, construit à la “Short Cut”, ce film nous plonge dans une hypnose méditative et poétique.
France Culture – “L’Avventura”

Mystère et beauté au service d’une sombre vision du monde.
Canard Enchaîné

Une fable philosophique et politique mise en scène avec un parti pris esthétique marqué et une exigence formelle élaborée. Un film inclassable.
Studio

Une expérience atypique à tenter.
Ciné Live

Très atypique, poétique, parlant, Le Dernier repas traduit la réalité de Séoul dans une dimension sociale, qui rejoint l’universel.
France 2

Cette funèbre sarabande d’exclus est dépeinte avec un sens du cadre, de la dignité, de l’ironie et de l’absurde.
Le Monde

Ce film morcelé conjure le vague à l’âme des laissés pour compte de la Corée du Sud par la seule force de l’imagination.
Arte

Le Dernier repas n’est pas de ces films qui provoquent une adhésion unanime, mais ceux qui s’y absorberont n’en sortiront pas indemnes.
Evene

critique d’Arte: http://www.arte.tv/fr/cinema-fiction/1970502.html

émission “Tout arrive !” de France Culture: http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/toutarrive/fiche.php?diffusion_id=60868

critique d’Evene: http://www.evene.fr/cinema/films/le-dernier-repas-16135.php

Il n’y a pas grand-chose, dans le cinéma contemporain qui puisse se comparer avec Le Dernier repas, une fresque magnifique présentant des oubliés, des bannis, vivant à la périphérie de Séoul. Avec très peu de dialogues et pratiquement aucun mouvement de caméra, ce poème existentiel et premier film de Gyeong Tae Roh utilise l’immobilité et une bande-son lancinante pour susciter une méditation profonde, mais jamais dépourvue d’espérance, sur les tribulations de ceux qui n’appartiennent pas au courant général de la société. Le Dernier repas n’est pas de ces films qui plaisent à tous, mais pour ceux qui y rentreront il restera un souvenir durable.
Variety

Voir aussi :